Lauréat du programme Résidences de l’Association Quatre Chemins, François John Woodly développe une peinture qui explore les profondeurs de la mémoire, les traumatismes de la violence et les frontières entre mythologie, spiritualité et réalité. À travers la figure du Tèt San Kò, l’artiste haïtien transforme les peurs de l’enfance en matière de création et de réflexion sur les blessures individuelles et collectives.
Né à Petit-Goâve, Woodly grandit à Fond-des-Nègres auprès de ses grands-parents, dans un univers nourri de récits populaires et de croyances. En 2016, avec le soutien de la commissaire et critique d’art Mireille Pérodin Jérôme, il intègre le Centre d’Art, où il participe à des ateliers et formations auprès d’artistes tels que Pascale Monnin, Mafalda Mondestin, Frantz Zéphirin, Tessa Mars et Killy. Ces rencontres contribuent à façonner sa démarche artistique, aujourd’hui centrée sur la violence, la mémoire et l’imaginaire haïtien.
Le Tèt San Kò : du mythe au traumatisme
Figure inquiétante de l’imaginaire populaire haïtien et caribéen, le Tèt San Kò, cette tête errante séparée de son corps, dépasse chez Woodly le cadre du folklore. Il devient le symbole d’une identité blessée, d’une conscience fragmentée et d’une mémoire marquée par la violence. Les visages déformés, les regards insistants et les corps absents donnent forme aux angoisses et aux traumatismes que les mots peinent parfois à exprimer.
Pour l’artiste, peindre ces figures revient à affronter ses peurs et à reprendre du pouvoir sur elles. L’image devient ainsi un moyen de rendre visible l’invisible et de transformer la peur en connaissance.
Cette recherche prend une dimension particulière dans le contexte de la crise sécuritaire haïtienne. Vivant à Carrefour, territoire durement touché par la violence des gangs, Woodly côtoie une réalité où l’insécurité s’inscrit dans le quotidien. Il s’intéresse notamment aux conséquences psychologiques de la violence et aux souffrances des femmes victimes de violences sexuelles, parfois contraintes de continuer à vivre dans les lieux où elles ont subi des agressions. Le Tèt San Kò évoque alors ces corps dépossédés, ces identités fragilisées et ces blessures invisibles qui persistent bien après les violences.
Aux Cayes, écouter les blessures pour créer
Du 10 septembre au 28 octobre 2026, François John Woodly poursuit ses recherches dans le cadre d’une résidence artistique aux Cayes. Son projet consiste à approfondir son exploration du Tèt San Kò tout en rencontrant des personnes déplacées de leurs quartiers par la violence. À travers leurs témoignages, leurs récits et leurs silences, il souhaite comprendre comment les traumatismes transforment les corps, les souvenirs et les perceptions du monde.
La résidence prévoit également des ateliers de dessin avec des adolescents autour de ce mythe. En partant des histoires d’enfance, des croyances populaires et des expériences personnelles, ces rencontres permettront d’interroger les peurs d’une génération confrontée à une réalité particulièrement brutale.
Au terme de cette résidence, l’artiste ambitionne de réaliser treize tableaux, accompagnés de dessins et de recherches en monotype. Cette technique expérimentale, fondée sur les empreintes, les superpositions et les traces, fait écho à une mémoire qui se transforme sans jamais disparaître complètement. Chaque œuvre cherchera ainsi à traduire les absences, les blessures et les regards laissés par la violence.
L’art comme résistance
Chez François John Woodly, la peinture dépasse l’expression esthétique pour devenir un acte de résistance. En puisant dans les mythes haïtiens pour interroger les réalités contemporaines, il refuse que la violence impose seule son récit. Son art ouvre un espace où les blessures peuvent être regardées, interrogées et transformées en matière de création.
Sous son pinceau, le Tèt San Kò devient bien plus qu’une figure destinée à effrayer les enfants : il incarne une mémoire, une conscience et le reflet d’une humanité blessée, mais toujours debout.
Woodly peint des têtes sans corps pour parler des corps que la violence tente de déposséder d’eux-mêmes. Derrière chaque regard demeure une volonté farouche de continuer à exister, à ressentir et à créer. Car son art ne parle pas seulement de la peur : il témoigne aussi de la vie qui insiste.
Gertrude JEAN-LOUIS
